Polanski : clash entre deux mondes
2009
Olivier Bourque
PointZabriskie
L’aventure américaine de Roman Polanski a démarré comme un rêve. Le grand producteur Robert Evans le recrute pour réaliser Rosemary’s Baby basé sur l’inquiétant livre d’Ira Levin. Il en fait un succès monstre, tout le monde veut tourner sous sa houlette. C’est le rêve américain, il attend un bébé avec l’actrice Sharon Tate et il s’établit dans les milieux faisandés d’Hollywood, dans ses collines où il peut voir les lumières de la ville. Puis… boom ! L’impensable se produit.

Dans le documentaire Wanted and Desired, la réalisatrice Marina Zenovich revient avec luxe de détails sur 1969, l’année même où la jeune épouse du réalisateur meurt assassinée par le gourou Charles Manson. Elle y rappelle fort habilement le traitement médiatique survolté qui avait suivi le meurtre. Selon la réalisatrice, bien peu de gens dans la capitale du cinéma américain ont eu à subir de telles foudres. Dans les journaux, on mettait en lumière le style de vie des Polanski qu’on jugeait «décadent», alimenté par des drogues dures et des séances de satanisme. Tout ça pour expliquer les meurtres crapuleux.
Le jeune cinéaste, accablé de douleur, avait donc dû prendre la parole lors d’une conférence demandant aux membres de la presse d’arrêter leur acharnement à son endroit. Mais à partir de ce moment, les dés étaient jetés et Polanski allait donc être dans l’objectif des médias américains. Pour fuir cette attention, le réalisateur se tournera par la suite vers l’Europe pour tourner ses longs métrages suivants. En ressortira de cette période de douleur deux films mineurs What ? (1972) et Macbeth (1973). Sa seule autre incursion en Amérique sera couronnée de succès (Chinatown 1974) mais ses rapports avec le Nouveau Monde seront à jamais brouillés.
C’est donc la continuité de quarante années d’incompréhension que se joue à l’heure actuelle ce nouveau chapitre du cas Roman Polanski après son arrestation en Suisse sous mandat américain. Dans la «Vieille Europe», on ne comprend pas pourquoi on traite avec autant de mépris «ce génie» de la caméra. La grande majorité de la classe politique française, de Bernard Kouchner à Frédéric Mitterrand s’est montrée «révulsée» de l’arrestation et de la possible extradition du cinéaste franco-polonais. Un front d’artistes s’est formé pour réclamer la libération de Polanski. Le réalisateur Terry Gilliam indiquant même que «Kafka n’a jamais été aussi loin dans l’absurde».
Du côté américain, on questionne les gestes de Polanski qui remontent à 1977, année où le réalisateur aurait agressé et violé une fillette de 13 ans dans la maison de Jack Nicholson après une séance photo dans un jacuzzi. Le USA Today et le Washington Post réclament maintenant son extradition. Seul le Los Angeles Times est plus nuancé et questionne la décision du procureur de Los Angeles en pleine austérité économique en Californie alors que l’État a dû sabrer dans les services publics.
Séquence d’ouverture du Locataire :
Donc la boîte de pandore a été rouverte 31 ans après la fuite de Polanski vers l’Europe. Pendant toutes ces années, Polanski a bien sûr été célébré à Hollywood notamment avec Tess (1979 – 3 oscars) et surtout avec Le Pianiste (2002 – 2 oscars dont celui du meilleur réalisateur), mais le rapport amour-haine qu’entretient encore l’Amérique avec Polanski vient encore une fois d’être cruellement mis en lumière.
Alors que l’Europe l’a porté aux nus plusieurs fois et la France l’a accueilli après son exil, l’Amérique l’a toujours vu comme une personnalité complexe et «instable», son cinéma étant porteur de son véritable «moi», imperceptible et porté sur l’angoisse et le malaise. Polanski est probablement tout ça : ce jeune génie flamboyant amateur de voitures et de ski, grand ami de Peter Sellers et Bruce Lee mais qui cultivait aussi une part d’ombre et de mystère provenant de cette enfance marquée par la Shoah. Une douleur que comprend l’Europe, mais que saisit bien souvent mal l’Amérique.
Un mal perceptible un peu partout dans son œuvre. Dans Le Locataire (1976), ce Trelkovsky timide, Français d’origine polonaise, traqué par ses voisins parisiens n’est-il pas l’alter ego du cinéaste ? Pour lui, l’extérieur est souvent menaçant. On ne saurait vraiment comment le contredire en ce moment.
POINT
ZABRISKIE


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