Un sans-papier sous l’oeil de Falardeau

juil 23
2010

TOURNAGE DU FILM BASHIR LAZHAR DE PHILIPPE FALARDEAU

Ismaël Houdassine
PointZabriskie

On est l’été en plein mois juillet. Les élèves de l’école Saint-Joseph sur la rue Delorimier à Montréal sont sur le point de sortir de la classe. À voir tous ces enfants aussi assidus alors qu’ils devraient être en train s’amuser à la piscine ou dans un parc, il y a forcément quelque chose qui cloche. En fait, s’ils font leur devoir de présence, c’est qu’ils tournent une scène du prochain film du cinéaste québécois Philippe Falardeau Bachir Lazhar.

Bashir Lazhar

Adapté de la pièce homonyme d’Évelyne de la Chenelière, le scénario raconte l’histoire d’un sans-papier algérien Bashir Lazhar qui vient enseigner dans l’établissement Sainte-Cécile de L’Assomption. Cet individu quelque peu énigmatique cache en lui une lourde perte : la mort de sa femme. «Il est venu s’installer au Canada tout seul en attendant que sa femme vienne le rejoindre avec sa fille. Mais entretemps, elle est assassinée. Il conserve malgré tout une dignité et continue son intégration au Québec», explique celui qui interprète à l’écran l’homme blessé, le comédien d’origine algérienne Fellag.

Le personnage l’a tout de suite fasciné. «Il adapte sa propre culture à la culture de son pays d’accueil», ajoute-t-il. Bashir remplace une enseignante qui s’est pendue au toit de l’école. Les enfants sont traumatisés par la mort tragique de leur maitresse. Petit à petit, il arrive à aider les élèves et par la même occasion, il parvient à faire en partie son deuil. «C’est un très beau personnage tout en finesse, en intelligence».

Le réalisateur de Congorama concède son attachement au personnage. «La vraie richesse de Bashir se fait dans la relation qu’il entretient avec les élèves. C’est un personnage qui se sent coupable et qui va faire une fixation sur la culpabilité que portent les enfants. Il va essayer de les faire parler du deuil, de la mort de leur professeur. Dans le fond, c’est la mort de sa propre femme dont il a besoin de parler et lui, il n’en parle à personne. J’aimais cette pudeur en lui». D’ailleurs, le cinéaste se rend compte que ses films abordent souvent la culpabilité, « c’est un sentiment qui m’accompagne dans toutes les facettes de ma vie, mais que la culpabilité soit présente dans mes films, ce n’est pas une décision consciente.»

Bashir Lazhar

Le comédien Fellag © PointZabriskie/Houdassine Ismaël – Tous droits réservés, 2010

C’est après avoir vu la pièce de théâtre il y a trois ans que Philippe Falardeau a tout de suite voulu l’adapter au cinéma. «La pièce ne met en scène qu’un seul comédien. Je tenais là une liberté de reconstruire tout autour l’école, les élèves, les rapports entre les adultes et les enfants.» À l’instar de C’est pas moi, je le jure!, Bashir Lazhar met en scène l’enfance. «Si on m’avait dit il y a cinq ans que j’allais faire des films avec des enfants, j’aurais été sceptique. C’est un enchainement issu du hasard. Je dois vous dire que j’aime travailler avec les enfants, car cela t’oblige à installer une atmosphère récréative sur un plateau. Les techniciens et moi-même sommes alors obligés de respecter cet environnement ludique. Cela rend le tournage beaucoup plus agréable pour tout le monde et je crois que cette ambiance parait à l’écran. Par contre, je ne souhaiterais pas faire uniquement un film d’enfants pour enfants.»

Fellag qui vit à Paris ne connaissait pas le réalisateur auparavant. «Philippe Falardeau m’a contacté y a neuf mois pour jouer ce personnage. J’ai alors vu tous ses films et j’ai fait la découverte d’un vrai poète du cinéma. Il a une écriture exigeante, une esthétique personnelle. Sa dernière fiction, C’est pas moi, je le jure! m’a totalement bouleversé ». Le comédien se souvient avoir joué dans un film qui se passait également dans l’univers des enfants, Le Gone du Chaaba – Grand Prix du jury à Cannes 1997 – dont il garde un immense souvenir. «Dans C’est pas moi, je le jure!, il existe une réelle poésie, un traitement de l’image particulier. Chez Philippe, c’est le cinéma qui joue. La lumière, la façon de cadrer. Il a une magie à lui».

Au-delà de la mort, Bashir Lashar s’attarde aussi à la différence et à l’intégration. «Bashir est un homme qui encaisse bien les différences. Il se nourrit de se qu’il voit et entend pour avancer. Ce n’est pas quelqu’un qui se ferme dans sa culture », estime Fellag qui partage sur ce point la vision qu’entretient son personnage sur le monde.

Bashir Lazhar

Le réalisateur Philippe Falardeau © PointZabriskie/Houdassine Ismaël – Tous droits réservés, 2010

«Mon regard personnel des choses ressemble beaucoup à celle de Bashir. Je pense que lorsqu’on vient dans un pays, on doit être en appétit dans la culture de l’autre», poursuit-il. Le comédien sait de quoi il parle. Avant de vivre en France, il a vécu au Québec pendant sept ans. «Je connais bien le Québec. Je suis arrivé ici dans les années 70, en plein bouleversement culturel. Je me souviens de toute l’énergie et de tant d’effervescence, j’étais fasciné.»

Avec Bashir Lazhar, Philippe Falardeau revient à des œuvres sociopolitiques davantage impliquées comme sa fiction La moitié gauche du frigo ou son documentaire Pâté Chinois. «Pour Bashir Lazhar, je tente de combiner à la fois l’émotion et l’œuvre engagée». Bashir doit mentir pour trouver un emploi alors qu’il n’a pas le droit de travailler au pays. «Je ne peux pas condamner un immigrant qui ment pour améliorer sa situation. N’en déplaise aux conservateurs, je comprends tous ces pauvres gens. Je n’en fais pas la promotion, mais je les comprends.»

Amorcé depuis dix jours, le tournage de Bachir Lazhar se poursuit durant l’été jusqu’à l’hiver prochain. La sortie en salles est prévue pour l’automne 2010. La distribution comprend aussi Brigitte Poupart, Francine Ruel, Danielle Proulx, Sophie Nélisse, Émilien Néron, Jules Philip, Louis Champagne et Sophie Sanscartier.

Bashir Lazhar

Membre de l’équipe technique © PointZabriskie/Houdassine Ismaël – Tous droits réservés, 2010

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